La nouvelle séquence politique qui s’ouvre au Maroc avec un gouvernement conduit par le Parti authenticité et modernité (PAM), aux côtés des formations issues de la Koutla démocratique et sous la présidence de Fatima-Zahra Mansouri, ne saurait se résumer à la composition de la majorité ou à la répartition des portefeuilles ministériels.
Dans une déclaration au journal, Rachid Lazrak, universitaire et président du Centre nord-africain d’études, de recherche et d’évaluation des politiques publiques, cette nouvelle configuration pose une question plus profonde : celle de la capacité du Maroc à faire de la démocratie, du développement et de la modernité les piliers d’une transformation qui soit directement perceptible dans la vie des citoyens.
Dans son analyse, Lazrak revient sur l’expérience historique de la « Koutla démocratique », dont l’émergence, particulièrement visible au début des années 1990, s’inscrivait dans un contexte où les principales revendications portaient sur la réforme constitutionnelle, l’élargissement de l’espace démocratique, la transparence des élections et le renforcement du rôle des institutions élues.
Depuis, estime-t-il, la nature du défi démocratique a profondément évolué. Les transformations qu’a connues le Royaume, notamment depuis l’adoption de la Constitution de 2011, imposent désormais de dépasser une conception de la démocratie limitée aux élections et au fonctionnement formel des institutions. Selon Lazrak, le véritable enjeu consiste aujourd’hui à faire de la démocratie une pratique sociale, culturelle et institutionnelle capable de produire des effets concrets sur les conditions de vie des citoyens.
Pour Rachid Lazrak, le prochain défi n’est donc plus seulement de consolider le choix démocratique sur les plans constitutionnel et institutionnel, mais de créer les conditions sociales et culturelles permettant au citoyen d’exercer réellement ses droits et ses choix.
Cette évolution passe, selon lui, par un investissement prioritaire dans le capital humain. Une école publique performante, une université capable de produire de la connaissance, une administration fondée sur la compétence et le mérite et une économie offrant de véritables possibilités de mobilité sociale sont autant de conditions indispensables à l’approfondissement démocratique.
À cela doit s’ajouter, poursuit Lazrak, la capacité des institutions politiques à renouer avec la confiance des citoyens. C’est dans cette perspective qu’il avance le concept de « bloc moderniste », qui ne désigne pas, selon lui, une simple alliance entre partis politiques, mais un projet de société plus large, fondé sur la solidité des institutions, le mérite, l’égalité et la primauté du droit.
Pour Lazrak, la modernité ne doit pas être interprétée comme une rupture avec l’identité du pays ou ses constantes. Elle repose plutôt sur la construction d’institutions et de règles sociales faisant de l’égalité devant la loi, de la rationalité, de la compétence et du mérite les principaux critères de gestion des affaires publiques. Une société moderne est ainsi, à ses yeux, une société dans laquelle le citoyen peut améliorer sa condition grâce à l’éducation, au travail et à ses compétences, et non en fonction des privilèges, des relations personnelles ou des logiques de rente.
Cette conception suppose également, selon l’universitaire, de renforcer la participation économique et politique des femmes et d’offrir aux jeunes de réelles possibilités d’accéder aux postes de responsabilité, au-delà de leur présence dans les discours politiques ou lors des échéances électorales.
Lazrak considère que l’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement, une fois le processus institutionnel de formation de l’exécutif achevé, revêt une forte portée symbolique. Mais cette avancée ne prendra tout son sens, estime-t-il, que si elle s’accompagne d’un passage de la « modernité des symboles » à une véritable « modernité des structures ».
La question ne se limite donc pas à améliorer la représentation féminine dans les centres de décision. Selon Lazrak, il faut également renforcer l’autonomie économique et institutionnelle des femmes, garantir une égalité effective des chances et permettre aux nouvelles générations d’occuper davantage de responsabilités au sein de l’État, de l’administration et des partis politiques.
Le Maroc a réalisé, ces dernières années, d’importantes avancées dans les infrastructures, les transports, l’industrie, les énergies et les grands projets d’investissement. Des transformations qui, selon Lazrak, ont contribué à renforcer le positionnement régional et international du Royaume. Le prochain défi consiste toutefois à établir un meilleur équilibre entre modernisation matérielle et progrès social.
Pour Lazrak, un Maroc émergent ne peut reposer uniquement sur ses ports, ses autoroutes, ses trains, ses usines ou ses grands projets. La réussite du modèle dépend tout autant de sa capacité à disposer d’une école produisant des compétences, d’une université génératrice de savoir, d’une administration récompensant le mérite et d’une justice garantissant l’égalité devant la loi. À cela s’ajoute, selon lui, la nécessité de disposer d’institutions politiques capables de rétablir un lien de confiance durable avec les citoyens.
Rachid Lazrak place justement l’autonomie économique et sociale du citoyen au centre de toute construction démocratique durable. Selon lui, une démocratie effective suppose un citoyen disposant d’une réelle capacité de choix, convaincu que la loi s’applique de manière égale à tous et que le travail, l’effort et les compétences constituent de véritables moyens d’améliorer sa position sociale.
C’est dans cette logique que le renforcement de la classe moyenne devient, à ses yeux, une question politique centrale. Son élargissement permettrait de consolider la stabilité sociale et politique, mais aussi de créer un lien plus solide entre démocratie, développement et justice sociale. Pour Lazrak, le passage de la notion de « Koutla démocratique » à celle de « bloc moderniste » traduit finalement une évolution de la nature même du défi politique au Maroc.
Alors qu’une première étape était principalement consacrée à la consolidation du choix démocratique et à l’élargissement de la participation politique, l’enjeu consiste désormais, selon lui, à transformer la démocratie elle-même en levier de développement, de mobilité sociale et d’émancipation. Le principal test de la prochaine étape ne résidera donc pas uniquement dans la capacité du nouveau gouvernement à préserver sa majorité ou à répartir efficacement les responsabilités ministérielles.
Selon Lazrak, sa réussite sera surtout mesurée à l’aune de sa capacité à transformer les principes de démocratie, de modernité et de mérite en politiques publiques concrètes, dont les citoyens pourront percevoir les effets dans l’école, l’université, l’administration, le marché du travail et les institutions de l’État. Il s’agit, en définitive, estime Rachid Lazrak, de réussir le passage de la modernité des projets à celle de la société, et d’une démocratie des institutions à une véritable démocratie des opportunités.






