La coalition gouvernementale annoncée autour du Parti authenticité et modernité (PAM), du Parti de l’Istiqlal, de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et du Parti du progrès et du socialisme (PPS) ouvre une nouvelle séquence politique marquée par un double défi : préserver la cohésion de l’exécutif tout en conciliant des traditions partisanes et des sensibilités économiques parfois différentes.
Pour Charkaoui Roudani, universitaire et spécialiste des questions géostratégiques et sécuritaires, la lecture de cette alliance ne peut se limiter à la seule logique arithmétique de la majorité. Elle suppose de revenir aux trajectoires historiques et idéologiques de ses quatre composantes afin de comprendre les bases de leur rapprochement, mais aussi les tensions susceptibles d’apparaître au cours de l’exercice gouvernemental.
Selon Roudani, le parcours du PAM permet notamment de mieux comprendre certains fondements de cette convergence. Issu de la dynamique du Mouvement pour tous les démocrates lancée en 2008, le parti s’est construit autour d’un discours de renouvellement des élites, d’élargissement de la participation politique et de modernisation de l’action publique.
Pour lui, le projet politique du PAM, fondé notamment sur la modernité, la démocratie, l’égalité, la valorisation de la diversité culturelle et la défense de l’État des institutions, crée plusieurs points de convergence avec ses partenaires actuels, malgré des histoires partisanes sensiblement différentes.
Roudani rappelle ainsi que l’Istiqlal reste fortement associé à l’héritage du mouvement national, tandis que l’USFP est marqué par l’expérience de la lutte démocratique et de l’alternance. Le PPS, de son côté, demeure enraciné dans une tradition de gauche et de réforme sociale.
Pour l’analyste, ces convergences ne doivent toutefois pas masquer les différences existantes entre les quatre formations, notamment dans leur conception du rôle de l’État, de l’économie et de la protection sociale. La future majorité devra donc démontrer sa capacité à transformer cette diversité en complémentarité politique.
Selon Roudani, l’un des principaux défis résidera également dans le fonctionnement interne des partis. Les formations politiques marocaines ne sont pas, explique-t-il, de simples structures électorales organisées autour de programmes et d’appareils. Elles sont aussi traversées par des mémoires collectives, des traditions militantes, des intérêts territoriaux, des réseaux locaux et des sensibilités sociales diverses.
Il estime ainsi qu’un accord conclu entre les directions partisanes ne garantit pas nécessairement une adhésion uniforme de l’ensemble des bases. Certaines composantes peuvent rester marquées par un long passé de rivalités politiques, malgré leur participation à une même coalition. Dans cette configuration, le défi sera, selon Roudani, de préserver l’identité politique de chaque partenaire sans affaiblir la solidarité gouvernementale.
Sur le plan économique, Roudani considère que la nouvelle majorité sera confrontée à une équation particulièrement délicate. Le Maroc est engagé dans un important cycle d’investissements, porté par les grands projets d’infrastructure, les transformations industrielles et la transition énergétique. Mais selon lui, le véritable enjeu réside dans la capacité de ces investissements à produire des effets directs sur l’économie nationale et sur le niveau de vie des citoyens.
Il estime que la performance économique dépendra notamment de la capacité des entreprises marocaines à mieux intégrer les chaînes de production, à améliorer la productivité, à créer davantage d’emplois qualifiés et à renforcer les revenus des ménages. Pour lui, les équilibres macroéconomiques, aussi importants soient-ils, ne suffisent pas à mesurer le bien-être social. De même, une hausse de l’investissement ne se traduit pas automatiquement par un élargissement de la classe moyenne.
Le gouvernement devra donc, selon lui, s’attaquer à l’écart entre l’accumulation des richesses et leur redistribution, dans un contexte marqué par des marges budgétaires limitées et par le coût croissant de la protection sociale. Roudani souligne également l’importance de la dimension territoriale dans les prochaines politiques publiques.
Selon lui, les orientations royales relatives à l’accélération de la déconcentration administrative et à la mise en place d’une nouvelle génération de programmes intégrés de développement territorial placent le gouvernement devant la nécessité de revoir les rapports entre la décision centrale et sa mise en œuvre locale.
Il considère que les inégalités entre les régions ne s’expliquent pas uniquement par un manque de ressources. Elles sont également liées à la lenteur des procédures, aux insuffisances de coordination et aux écarts de capacité institutionnelle dans l’exécution des projets.
Pour Roudani, l’équité territoriale passe donc par une meilleure orientation des investissements vers la création de richesses et d’emplois au niveau local, mais aussi par une évaluation plus rigoureuse de l’efficacité économique et sociale de la dépense publique.
Sur le plan politique, Roudani estime que les différences entre les partenaires de la majorité pourraient apparaître avec davantage de netteté lors de l’examen de certaines réformes économiques et sociales. en outre les politiques favorables à l’investissement privé et à l’initiative économique devront trouver un équilibre avec les approches défendant un rôle régulateur plus important de l’État et une meilleure protection du pouvoir d’achat. Ces divergences pourraient notamment émerger autour de dossiers tels que la fiscalité, les retraites, les salaires ou encore la répartition des priorités budgétaires.
Roudani relève également que la marge parlementaire de la majorité impose une forte discipline au sein de ses différentes composantes. La coordination entre les directions partisanes et leurs groupes parlementaires sera, selon lui, particulièrement déterminante lors de l’adoption de réformes susceptibles d’avoir un coût social ou électoral.
Pour l’expert, le défi le plus sensible reste toutefois celui de l’articulation entre l’exercice du pouvoir et la préservation de l’identité politique de chaque parti. La répartition des portefeuilles ministériels peut mettre fin aux négociations sur la composition du gouvernement, mais elle ne fait pas disparaître les rivalités autour de l’influence politique, de la décision publique et de la visibilité de chaque formation.
Selon Roudani, la capacité de la cheffe du gouvernement à coordonner les différents départements, à arbitrer entre les partenaires et à les fédérer autour d’objectifs communs sera donc essentielle pour préserver la cohésion de l’exécutif. La réussite de cette coalition dépendra enfin, estime-t-il, de la capacité de ses quatre composantes à assumer collectivement les décisions difficiles, sans transformer le gouvernement en simple espace de partage des responsabilités ou de compétition politique.






