Plus de dix ans après le lancement de la régionalisation avancée, une question continue de s’imposer dans le débat sur le développement territorial au Maroc : pourquoi les richesses, les investissements et les grandes opportunités économiques demeurent ils concentrés dans quelques régions alors que d’autres peinent toujours à sortir de leur marginalisation ?
De Casablanca à Rabat en passant par Tanger le Royaume affiche une dynamique économique portée par de grandes infrastructures, des pôles industriels et des activités tertiaires en expansion, mais à l’est du pays dans certaines provinces de l’Oriental ou encore dans plusieurs territoires de l’intérieur, le développement semble suivre un rythme différent. Le chômage, la faiblesse du tissu productif et les difficultés d’accès à certaines opportunités économiques continuent d’alimenter le sentiment d’un Maroc fonctionnant à plusieurs vitesses.
Ce contraste soulève une interrogation fondamentale : la régionalisation avancée a t elle réellement permis de redistribuer le pouvoir économique et décisionnel entre les territoires ou demeure t elle une réforme institutionnelle dont les ambitions dépassent encore les réalisations ?
Inscrite dans la Constitution de 2011 et concrétisée notamment par les lois organiques de 2015 la régionalisation avancée devait marquer une rupture avec une longue tradition de centralisation administrative. Son ambition était de rapprocher la décision publique des citoyens de permettre aux collectivités territoriales de participer davantage à leur propre développement et de réduire les disparités entre les régions.
Le Maroc s’est ainsi doté de douze régions disposant de conseils élus de programmes de développement et de compétences définies par la loi. Pourtant, l’existence d’institutions régionales ne signifie pas nécessairement que celles ci disposent de tous les moyens nécessaires pour exercer pleinement leurs responsabilités. C’est précisément sur ce point que se concentre une grande partie des difficultés.
Dans son rapport consacré à la mise en œuvre de la régionalisation avancée, publié en 2023 la Cour des comptes a mis en évidence plusieurs insuffisances relatives à l’exercice des compétences régionales à la coordination entre les différents niveaux de l’administration et aux mécanismes de financement des projets territoriaux. Le problème réside notamment dans le décalage entre les responsabilités confiées aux régions et leur capacité réelle à prendre des décisions à mobiliser les ressources nécessaires et à concrétiser leurs programmes de développement.
En pratique, plusieurs décisions déterminantes continuent de dépendre des administrations centrales ou de procédures impliquant de nombreux intervenants. Cette organisation peut ralentir la réalisation des projets multiplier les démarches administratives et réduire la marge de manœuvre des responsables régionaux.
Le Nouveau modèle de développement avait d’ailleurs appelé à accélérer la déconcentration administrative par un transfert effectif des pouvoirs et des moyens et non par de simples délégations de signature.
La décentralisation consiste à donner des responsabilités à des collectivités élues tandis que la déconcentration transfère des pouvoirs de décision de l’administration centrale vers ses représentants territoriaux. Les deux démarches sont complémentaires mais elles ne produisent pas les mêmes effets.
Or, sans administration territoriale suffisamment autonome et sans moyens adaptés les régions risquent de devenir davantage des structures de programmation que de véritables moteurs du développement économique. Les chiffres du Haut-Commissariat au Plan illustrent la persistance des déséquilibres territoriaux.
En 2024, Casablanca-Settat représentait à elle seule 32,3 % du produit intérieur brut national, suivie de Rabat-Salé-Kénitra avec 15,5 % et de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma avec 10,7 %. Ensemble, ces trois régions concentraient 58,4 % de la richesse produite dans le pays.
À l’inverse, l’Oriental ne contribuait qu’à hauteur de 5,1 % au PIB national, tandis que Drâa-Tafilalet en représentait environ 3 %. Ces écarts ne signifient pas, à eux seuls, que les investissements publics sont répartis dans les mêmes proportions. Ils traduisent néanmoins une forte concentration de l’activité économique héritée de trajectoires historiques différentes et renforcée par la localisation des infrastructures, des entreprises et des grands bassins de consommation.
Casablanca bénéficie d’un écosystème financier industriel et commercial particulièrement développé et Rabat concentre une grande partie des fonctions administratives nationales tout en profitant du développement de nouveaux pôles économiques. Tanger, pour sa part a consolidé sa position grâce à son port à ses infrastructures logistiques et à l’essor de l’industrie automobile.
Ces trois régions disposent ainsi d’avantages qui contribuent à attirer de nouvelles activités économiques lesquelles renforcent à leur tour leur attractivité. À l’opposé, plusieurs territoires moins industrialisés doivent surmonter des obstacles structurels pour attirer les entreprises retenir les jeunes diplômés et créer suffisamment d’emplois. L’Oriental constitue à cet égard un exemple révélateur.
Malgré ses atouts géographiques son potentiel agricole et touristique, ses infrastructures portuaires et les projets engagés pour renforcer son attractivité, cette région demeure confrontée à d’importantes difficultés sur le marché du travail. Selon les données du HCP, son taux de chômage atteignait 22,1 % en 2025, contre 13 % à l’échelle nationale et 12,7 % dans la région de Rabat-Salé-Kénitra. Ce décalage témoigne de la difficulté à transformer les potentialités territoriales en activités économiques capables de générer des emplois durables.
Il serait néanmoins réducteur d’attribuer l’ensemble de ces difficultés au seul retard de la régionalisation, le développement de l’Oriental dépend également de facteurs économiques, historiques et géographiques notamment de sa situation frontalière de la structure de son tissu entrepreneurial et de sa capacité à attirer des activités productives.
Mais une régionalisation pleinement opérationnelle devrait précisément permettre aux acteurs territoriaux de mieux répondre à ces contraintes grâce à des politiques adaptées à leurs réalités locales. La comparaison internationale montre que la répartition des pouvoirs entre l’État et les territoires peut prendre des formes différentes.
En Espagne, les communautés autonomes disposent de compétences importantes notamment en matière de santé et d’éducation. Elles jouent un rôle direct dans l’organisation et le financement de services publics essentiels même si leur autonomie varie et que l’État central conserve des prérogatives majeures. Ce modèle permet aux institutions régionales d’intervenir plus directement dans des politiques qui touchent quotidiennement les citoyens. Il n’a toutefois pas supprimé les disparités économiques entre les territoires espagnols.
En France, les régions disposent notamment de responsabilités clairement identifiées dans le développement économique les transports régionaux la formation professionnelle et la gestion des lycées. Elles peuvent ainsi élaborer des stratégies territoriales en mobilisant des instruments opérationnels et financiers propres.
Ces expériences ne constituent pas des modèles à reproduire mécaniquement, les systèmes institutionnels, les ressources budgétaires et les équilibres politiques diffèrent d’un pays à l’autre. Elles mettent cependant en évidence un principe commun : une régionalisation efficace repose sur une définition précise des compétences, des moyens financiers cohérents et une capacité effective à prendre des décisions.
Au Maroc, la question ne se limite donc pas à savoir combien de pouvoirs ont été attribués juridiquement aux régions mais combien peuvent réellement être exercés sans dépendre de procédures centrales complexes. L’autre enjeu majeur concerne la solidarité financière entre les territoires.
Une régionalisation qui reposerait exclusivement sur les capacités économiques propres à chaque région risquerait de renforcer les inégalités existantes. Les territoires les plus riches pourraient mobiliser davantage de ressources tandis que les moins favorisés auraient plus de difficultés à financer leurs infrastructures et leurs services.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer Casablanca ou Rabat à l’Oriental mais de construire des mécanismes permettant aux régions moins favorisées de disposer des ressources nécessaires pour développer leurs propres activités économiques. Une politique de péréquation territoriale accompagnée d’investissements ciblés et d’une meilleure coordination des programmes publics, pourrait contribuer à corriger ces déséquilibres.
La responsabilité des élus régionaux mérite également d’être interrogée car l’élargissement des compétences et des budgets ne saurait produire les résultats attendus sans capacités de gestion transparence dans l’utilisation des fonds publics et évaluation régulière des projets.
La régionalisation avancée suppose ainsi un double mouvement : un État acceptant de transférer effectivement certaines responsabilités et des institutions territoriales capables de les exercer avec efficacité et redevabilité. Le débat prend une dimension particulière à l’approche des élections territoriales de 2027, qui doivent renouveler les conseils chargés de porter le développement local et régional.
Au delà des alliances partisanes et de la conquête des présidences des conseils, ces échéances devraient permettre de remettre au centre du débat la question des résultats concrets de la régionalisation. Car l’objectif initial n’était pas seulement de créer de nouvelles institutions mais de permettre à chaque région de valoriser ses ressources de développer son économie et d’offrir davantage de perspectives à ses habitants.
Plus d’une décennie après le lancement de la réforme le Maroc dispose d’un cadre constitutionnel d’institutions régionales et d’outils de planification. Mais le défi reste celui de leur pleine opérationnalisation. La régionalisation avancée ne pourra véritablement remplir sa promesse que lorsque le lieu de résidence d’un citoyen pèsera moins lourd sur ses perspectives économiques et son accès aux opportunités.
La véritable question n’est donc plus de savoir si le Maroc a engagé la régionalisation, mais pourquoi cette réforme n’a pas encore réussi à transformer suffisamment les équilibres économiques entre ses territoires. Et surtout combien de temps les régions les moins favorisées devront-elles encore attendre pour que la proximité institutionnelle se traduise par un véritable pouvoir de décision et des résultats visibles sur le terrain ?






