Par Saad Bouachrine : Président de l’Institut International de la Gouvernance
Au Maroc, seuls 2,8 % des ménages parviennent à mettre de l’argent de côté. Derrière ce chiffre, une réalité plus préoccupante qu’un simple déséquilibre budgétaire : pour une écrasante majorité, boucler les fins de mois semble désormais primer sur la préparation de l’avenir.
Épargner, c’est pouvoir anticiper.
Faire face à une dépense imprévue, financer les études de ses enfants, préparer sa retraite ou simplement traverser un mois difficile sans basculer dans l’endettement. Mais encore faut-il disposer d’un surplus de revenus une fois les dépenses courantes réglées. Or, au troisième trimestre 2026, cette marge de manœuvre apparaît particulièrement étroite pour les ménages marocains.
Selon l’enquête permanente de conjoncture du Haut-Commissariat au Plan (HCP), seuls 2,8 % déclarent parvenir à épargner une partie de leurs revenus.
Le chiffre est brutal. Moins de trois ménages sur cent peuvent ainsi mettre de l’argent de côté, tandis que 58,2 % parviennent tout juste à équilibrer leur budget et que 39 % doivent s’endetter ou puiser dans leur épargne pour financer leurs dépenses courantes.
Trois situations différentes, mais une même réalité en filigrane : la capacité des ménages à absorber les contraintes financières demeure limitée. Car équilibrer un budget ne signifie pas nécessairement vivre à l’abri des difficultés. C’est parfois réussir à payer son loyer, ses factures et ses courses, sans qu’il reste le moindre dirham pour le lendemain. Cet équilibre, en apparence rassurant, peut se révéler fragile au premier imprévu. Une réparation automobile, une dépense de santé ou une baisse temporaire de revenus suffisent alors à désorganiser des finances déjà tendues.
Le problème ne se résume donc pas à l’absence d’épargne. Il réside aussi dans la faible capacité à faire face aux aléas sans compromettre davantage l’équilibre du ménage.
Quand le présent absorbe tout l’avenir
Les perspectives ne sont guère plus encourageantes. Selon le HCP, 92,5 % des ménages ne pensent pas pouvoir épargner au cours des douze prochains mois. Seuls 7,5 % envisagent d’y parvenir. Le solde d’opinion relatif aux perspectives d’épargne s’établit à -85 points, contre -80,9 points au trimestre précédent et -80,8 points un an auparavant.
Cette détérioration mérite attention. Elle traduit une anticipation encore plus défavorable de la capacité à dégager un surplus financier dans les mois à venir. Autrement dit, l’épargne ne semble pas seulement difficile aujourd’hui : elle apparaît également hors de portée pour une grande majorité des ménages à court terme.
Dans ces conditions, demander aux familles de mieux gérer leur budget ou de renforcer leur effort d’épargne revient à ignorer une question fondamentale : que peut-on mettre de côté lorsque l’essentiel des revenus est déjà absorbé par les dépenses indispensables ?
La question est d’autant plus importante que les perceptions relatives au coût de la vie restent particulièrement négatives. Au troisième trimestre 2026, 95,9 % des ménages déclarent avoir constaté une hausse des prix alimentaires au cours des douze derniers mois. Et 77,9 % anticipent une nouvelle augmentation au cours des douze prochains mois.
L’alimentation, dépense incontournable, occupe une place centrale dans les arbitrages budgétaires. Lorsque les ménages estiment que leur budget alimentaire augmente, les marges disponibles pour d’autres dépenses peuvent se réduire. L’épargne risque alors de devenir la variable d’ajustement, lorsqu’elle existe encore, ou de rester un objectif inaccessible.
Il serait toutefois réducteur d’attribuer toutes les difficultés financières à la seule hausse des prix. Le niveau des revenus, la stabilité de l’emploi, le poids des dépenses contraintes et les situations propres à chaque ménage participent également à la capacité d’épargner. Mais les chiffres du HCP montrent clairement que la perception des prix constitue une source majeure de préoccupation.
Une confiance qui peine à se consolider
Le malaise se retrouve dans l’appréciation globale de la conjoncture. L’indice de confiance des ménages s’établit à 59,2 points au troisième trimestre 2026, contre 60,1 points au trimestre précédent. Il reste néanmoins supérieur à son niveau du troisième trimestre 2025, lorsqu’il atteignait 53,6 points.
Cette évolution invite à nuancer le diagnostic. La confiance recule sur un trimestre, mais demeure meilleure qu’un an auparavant. Il ne s’agit donc pas d’une dégradation uniforme de tous les indicateurs. C’est précisément ce contraste qui mérite d’être souligné : une amélioration relative de la confiance sur un an ne signifie pas que les ménages ont retrouvé une sécurité financière suffisante.
Les perceptions du niveau de vie illustrent cette distinction. Au troisième trimestre 2026, 76,3 % des ménages estiment que leur niveau de vie s’est dégradé au cours des douze derniers mois. Plus préoccupant encore, 51,7 % anticipent une nouvelle dégradation au cours des douze prochains mois, contre seulement 8,7 % qui envisagent une amélioration.
Les inquiétudes concernant l’emploi renforcent ce climat de prudence. Quelque 61,3 % des ménages s’attendent à une augmentation du chômage dans l’année à venir, tandis que 17,3 % anticipent une diminution. Lorsqu’un ménage doute de la stabilité de ses revenus futurs, la constitution d’une épargne devient plus difficile à planifier, même lorsque ses comptes restent momentanément à l’équilibre.
La prudence se manifeste également dans les intentions d’achat. Pour 63,8 % des ménages, la conjoncture actuelle ne se prête pas à l’acquisition de biens durables, contre 14,5 % qui jugent le moment opportun. Cette réticence témoigne d’une volonté de préserver des ressources dans un environnement perçu comme incertain, même si l’enquête ne permet pas, à elle seule, d’établir les causes précises de chaque décision de consommation.
Le véritable enjeu : retrouver une marge de sécurité
Au fond, le chiffre de 2,8 % pose une question qui dépasse largement la seule capacité d’épargne. Il interroge la possibilité, pour les ménages, de retrouver une marge de sécurité financière dans un contexte où les dépenses essentielles, les inquiétudes sur l’emploi et les anticipations relatives au niveau de vie pèsent sur leurs perspectives.
L’enjeu n’est pas de faire de l’épargne une obligation morale, ni de considérer que chaque ménage devrait pouvoir mettre systématiquement de l’argent de côté.
Toutes les situations ne sont pas comparables et l’effort individuel ne peut compenser, à lui seul, des ressources insuffisantes. Pour les ménages dont les revenus couvrent à peine les dépenses courantes, l’épargne relève moins d’une discipline financière que d’une possibilité économique.
C’est pourquoi la question du pouvoir d’achat doit être abordée au-delà des variations ponctuelles des prix ou des mesures immédiates de soutien. Elle renvoie aussi à la capacité des revenus à couvrir durablement les besoins essentiels, à la qualité de l’emploi et à la protection contre les accidents de la vie.
Les résultats du HCP ne suffisent pas à établir un diagnostic exhaustif de la situation financière de chaque ménage marocain. Ils livrent néanmoins un signal préoccupant sur les perceptions et les contraintes déclarées par les familles.
Lorsqu’une majorité peine à préserver son équilibre budgétaire et que moins de trois ménages sur cent déclarent pouvoir épargner, l’avenir financier se construit sur des bases fragiles. Car le véritable pouvoir d’achat ne se mesure pas uniquement à la capacité de payer les dépenses du mois. Il se mesure aussi à ce qu’il reste une fois celles-ci réglées.
Et c’est précisément là que le bât blesse : pour l’immense majorité des ménages marocains, la fin du mois semble encore trop proche pour que le lendemain puisse véritablement se préparer.






