Traditionnellement confronté au défi structurel du chômage, en particulier chez les jeunes, le Maroc cherche depuis plusieurs années à refondre son modèle de développement pour générer une croissance plus inclusive. C’est dans cette dynamique que s’inscrit la récente déclaration de Fatim-Zahra Ammor, membre du bureau politique du Rassemblement National des Indépendants (RNI) et ministre du Tourisme.
En présentant le troisième engagement du programme de son parti à Marrakech, elle a tracé les contours d’une feuille de route ambitieuse : ramener le taux de chômage national à 9% à l’horizon 2030 et créer 200 000 emplois annuels d’ici 2031. Dès lors, une question fondamentale se pose : dans quelle mesure le déploiement d’une stratégie massive d’investissement sectoriel peut-il s’articuler efficacement avec une refonte de la protection sociale pour garantir un emploi digne et pérenne au Maroc ?
Il s’agira d’analyser dans un premier temps la dynamique d’investissement et la diversification sectorielle comme moteurs de la création d’emplois, avant d’examiner dans un second temps la transition d’un modèle de croissance quantitatif vers un modèle qualitatif fondé sur la protection sociale et la valorisation du capital humain.
I. L’investissement massif et la diversification sectorielle : les moteurs de la création d’emplois
Le premier pilier de la stratégie présentée repose sur un choc d’investissement quantitatif, adossé à une identification précise des secteurs à forte valeur ajoutée ou à forte intensité de main-d’œuvre.
A. Le levier de l’investissement et les grands chantiers nationaux
Pour atteindre l’objectif de réduction du chômage, le programme mise sur une mobilisation financière sans précédent, fixant un cap de 800 milliards de dirhams d’investissements d’ici 2030. Cette approche s’inscrit dans la continuité des réformes libérales du gouvernement, au premier rang desquelles figure la nouvelle Charte de l’investissement. En améliorant le climat des affaires, cette charte a vocation à transformer le capital en opportunités concrètes sur tout le territoire.
De surcroît, l’agenda macroéconomique du Royaume bénéficie d’un catalyseur exogène majeur : l’organisation de la Coupe du Monde 2030. Cet événement ne doit pas être perçu comme une simple vitrine sportive, mais comme un accélérateur d’infrastructures. La dynamique qui l’accompagne devrait générer à elle seule 100 000 emplois annuels, illustrant le concept keynésien de relance par les grands travaux, où les dépenses publiques et privées stimulent la demande globale et l’emploi.
B. La spécialisation sectorielle : entre tradition et modernité numérique
La stratégie de création d’emplois ne se limite pas à une approche globale, elle se décline de manière chirurgicale à travers six moteurs sectoriels. On observe une double approche : d’une part, la consolidation des secteurs traditionnels forts et, d’autre part, le pari de la transition numérique.
Le secteur du tourisme, fort de ses performances de 2025 (20 millions de visiteurs), ambitionne de passer à 26 millions de touristes d’ici 2030, promettant 100 000 emplois additionnels. De même, l’artisanat, l’agriculture et l’industrie nationale (avec un objectif de 300 000 postes via l’intégration industrielle) forment le socle de l’économie réelle. À ce bloc traditionnel s’ajoute le secteur tertiaire des services (+200 000 emplois) et surtout l’économie numérique. En ciblant la création de 250 000 emplois par la formation de 100 000 jeunes aux métiers du digital et de l’outsourcing, le Maroc cherche à capter les gains de productivité de la troisième révolution industrielle et à positionner sa jeunesse sur l’échiquier technologique mondial.
II. De la quantité à la qualité : la refonte sociale comme garant de la dignité et de la stabilité
Créer des emplois est une condition nécessaire, mais elle demeure insuffisante si ces derniers ne s’accompagnent pas d’un cadre législatif protégeant les travailleurs. Le programme du RNI tente ainsi de lier performance économique et justice sociale.
A. La refondation des filets de sécurité : l’allocation de retour à l’emploi
L’une des annonces les plus novatrices du projet réside dans le remplacement de l’actuel mécanisme d’indemnisation pour perte d’emploi par une « allocation de retour à l’emploi ». En doublant la durée de perception (de six mois à un an) et en abaissant les critères d’éligibilité liés aux cotisations de 30%, l’État cherche à réduire la vulnérabilité des chômeurs en période de transition.
Le relèvement du plafond de cette allocation à l’équivalent de quatre fois le SMIG introduit un filet de sécurité plus robuste. Toutefois, cette mesure s’écarte de la simple logique d’assistance pour adopter les principes de la « flexisécurité » à la marocaine. L’octroi de l’allocation est conditionné à un engagement ferme de formation et de recherche active. Il s’agit d’un mécanisme incitatif visant à corriger l’asymétrie d’information sur le marché du travail et à adapter les compétences des demandeurs aux besoins réels des entreprises.
B. La résilience face à la précarité : la sanctuarisation du travail saisonnier
Le marché du travail marocain est historiquement marqué par une forte dualité, où le secteur informel et la précarité des emplois saisonniers touchent une large part de la population active, notamment dans l’agriculture, le bâtiment et le tourisme. Le plan présenté cherche à corriger cette anomalie structurelle en proposant un statut juridique protecteur pour les travailleurs saisonniers.
L’introduction de contrats à durée indéterminée (CDI) pour les salariés récurrents chez un même employeur constitue une avancée majeure vers la contractualisation des rapports de travail. De plus, la création d’une « carte du travailleur saisonnier » permet de maintenir l’ancienneté et de garantir l’accès aux droits fondamentaux : couverture médicale, retraite et allocations familiales. En étendant l’allocation de retour à l’emploi aux saisonniers en période d’inactivité, le projet tend à stabiliser les revenus de cette frange vulnérable, transformant la précarité subie en une flexibilité protégée.
En somme, la feuille de route du RNI, portée par Fatim-Zahra Ammor, dessine l’ambition d’un Maroc capable de conjuguer l’efficacité économique d’un plan d’investissement de 800 milliards de dirhams avec l’impératif de l’État social. En ciblant une baisse historique du chômage à 9%, le programme ne se contente pas de viser des indicateurs macroéconomiques cumulatifs, mais s’attaque à la précarité structurelle via des réformes audacieuses du droit du travail et de la protection des saisonniers.
La réussite de ce modèle synchrone — alliant croissance sectorielle et dignité sociale — dépendra néanmoins de la capacité de l’appareil productif à absorber ces réformes sans perte de compétitivité, et de l’adéquation réelle entre les formations proposées et les exigences d’un marché en pleine mutation numérique. L’avenir dira si cette synthèse marocaine entre libéralisme économique et protection sociale saura s’imposer comme le véritable moteur de l’émergence du Royaume.






