Pour la première fois de son histoire, le Maroc inscrit explicitement l’intelligence artificielle dans l’intitulé d’un ministère de plein exercice. Une évolution institutionnelle qui intervient alors que la compétition mondiale autour de cette technologie s’accélère et que le Royaume cherche à renforcer ses capacités nationales, à former davantage de compétences et à améliorer la relation entre les citoyens et l’administration.
Le portefeuille de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration a été confié à Ahmed Rahhou au sein du gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri, dont les membres ont été nommés vendredi 16 octobre 2026 par le roi Mohammed VI.
Cette nouvelle architecture marque une évolution par rapport au précédent exécutif, où le secteur relevait d’un ministère délégué chargé de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, occupé par Amal El Fallah Seghrouchni. Désormais, l’intelligence artificielle apparaît directement au premier rang des compétences ministérielles.
Ce changement intervient dans un contexte où la souveraineté numérique est devenue un enjeu stratégique. Le Maroc ambitionne notamment de mieux maîtriser ses données, ses infrastructures et ses choix technologiques tout en développant des solutions adaptées à ses propres besoins.
Cette orientation avait déjà été illustrée par le concept « AI Made in Morocco », présenté comme une démarche visant à développer une intelligence artificielle utile, responsable et adaptée aux réalités nationales. L’enjeu consiste à ne plus être uniquement consommateur de technologies conçues à l’étranger, mais à acquérir progressivement les capacités nécessaires pour produire et maîtriser des solutions nationales.
Cette ambition prend une importance particulière au regard des bouleversements annoncés sur le marché du travail. Le Fonds monétaire international estime qu’environ 40 % des emplois dans le monde pourraient être affectés par l’intelligence artificielle, une proportion qui atteindrait environ 60 % dans les économies avancées.
La compétition internationale ne concerne d’ailleurs plus seulement le développement des logiciels et des modèles d’IA. Elle s’étend désormais aux centres de données, à la puissance de calcul et aux capacités énergétiques nécessaires à leur fonctionnement.
Dans un rapport publié en 2025, l’Agence internationale de l’énergie estimait que la consommation électrique mondiale des centres de données pourrait plus que doubler à l’horizon 2030 pour atteindre environ 945 térawattheures, l’intelligence artificielle devant constituer l’un des principaux moteurs de cette progression.
L’IA devient ainsi une question à la fois technologique, industrielle, énergétique et économique.
Au Maroc, la feuille de route « Maroc IA 2030 », dont les dernières orientations ont été présentées à Rabat en septembre dernier, fixe plusieurs objectifs ambitieux.
Le Royaume vise notamment la création de 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée pour l’économie nationale, la génération de 50.000 emplois directs et indirects ainsi que la formation et la certification de 200.000 talents et compétences à l’horizon 2030.
Ces objectifs restent toutefois conditionnés à la capacité du pays à transformer les annonces en investissements, infrastructures, formations et projets concrets au cours des prochaines années.
La stratégie nationale repose également sur le développement d’un écosystème de recherche et d’innovation, notamment à travers le réseau des instituts « Jazari ».
Cette architecture comprend quatre structures : « JAZARI ROOT », « JAZARI Smart City », « JAZARI EduTech » et « JAZARI Industrie X.0 ». L’objectif est d’appliquer les technologies d’intelligence artificielle à plusieurs secteurs stratégiques tels que les villes, l’éducation et l’industrie. La transformation de l’administration constitue un autre volet central.
Parmi les projets annoncés figure le développement d’une plateforme souveraine permettant d’accéder à des solutions d’intelligence artificielle tout en garantissant la maîtrise des données et des infrastructures au Maroc.
L’un des premiers outils présentés dans ce cadre est « Idarati AI », un assistant intelligent destiné à informer, orienter et accompagner les citoyens dans leurs démarches administratives.
Un prototype d’application unifiée et de portefeuille électronique national a également été présenté, illustrant la volonté d’utiliser l’intelligence artificielle pour simplifier la relation entre l’administration et les usagers.
Le développement de solutions adaptées aux spécificités linguistiques marocaines constitue également un chantier important.
Fin septembre, le ministère chargé de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration et l’entreprise française Mistral avaient annoncé les premiers résultats de leur partenariat technologique pluriannuel.
Les travaux portent notamment sur un modèle capable de distinguer différentes langues et variétés de l’arabe, dont la darija marocaine, ainsi que sur « Voxtral », une solution de reconnaissance automatique de la parole pouvant transcrire le dialecte marocain, y compris lorsque le locuteur alterne entre l’arabe, le français et l’anglais.
L’annonce d’une mise à disposition de certains de ces outils en open source vise également à faciliter leur utilisation par les chercheurs et développeurs.
Le Maroc dispose par ailleurs déjà de certaines infrastructures nécessaires au développement de la recherche avancée.
L’Université Mohammed VI Polytechnique de Benguerir abrite notamment le supercalculateur « Toubkal », qui met des capacités de calcul à haute performance à la disposition des chercheurs, universitaires et entrepreneurs.
De telles infrastructures représentent un élément essentiel dans un domaine où l’entraînement et l’exploitation des technologies d’intelligence artificielle nécessitent d’importantes capacités de traitement des données.
L’ambition marocaine dépasse également le cadre national.
En septembre 2025, le Royaume a lancé, en partenariat avec le Programme des Nations unies pour le développement, le hub « Digital for Sustainable Development », ou D4SD, destiné à accompagner les pays africains et arabes dans le développement de solutions numériques et d’applications d’intelligence artificielle dans la santé, l’éducation, le climat ou encore la gouvernance.
Le projet prévoit un budget global de 38 millions de dollars sur trois ans, dont huit millions apportés par le gouvernement marocain, auxquels s’ajoute notamment une contribution en nature des Nations unies.
La création d’un ministère plaçant explicitement l’intelligence artificielle au cœur de ses compétences traduit ainsi la volonté de donner une dimension institutionnelle plus forte à cette stratégie.
Pour Ahmed Rahhou, le défi sera désormais de passer des feuilles de route et des partenariats à des résultats concrets.
Car la souveraineté numérique ne se mesure pas uniquement à la multiplication des projets ou à l’adoption de technologies étrangères. Elle repose aussi sur la capacité d’un pays à former ses propres talents, protéger ses données, disposer d’infrastructures de calcul suffisantes, développer des solutions locales et créer une véritable valeur économique autour de l’intelligence artificielle.
Avec ce nouveau ministère, le Maroc affiche donc une ambition : ne pas se contenter d’accompagner la révolution de l’IA, mais tenter d’y construire progressivement sa propre capacité technologique et stratégique.






