Par Dr. Belcadi Miloud
Nul ne conteste aujourd’hui que les partis politiques constituent l’un des piliers fondamentaux de tout système démocratique. Ils représentent également un indicateur essentiel du degré de démocratie d’un régime politique : il ne peut y avoir de démocratie sans partis politiques, tout comme il ne peut exister de véritables partis politiques sans démocratie. Toutefois, tous les partis ne sont pas nécessairement démocratiques.
La démocratie partisane ne saurait ainsi se réduire à la seule compétition pour les sièges électoraux ou à la conquête du plus grand nombre de voix lors des échéances électorales. Elle englobe également l’encadrement politique, la représentation effective des citoyens ainsi que la communication institutionnelle avec la société, conformément aux dispositions de la Constitution marocaine et de la loi organique relative aux partis politiques.
Or, la pratique partisane au Maroc tend aujourd’hui à réduire l’action politique à la seule logique électorale. Les formations politiques, quelles que soient leurs références idéologiques — islamistes, progressistes ou libérales — semblent de plus en plus engagées dans une course aux notables, aux personnalités influentes et aux détenteurs de ressources financières capables de remporter des sièges, parfois indépendamment des moyens employés, au détriment des missions fondamentales prévues par l’article 7 de la Constitution, à savoir l’encadrement des citoyennes et des citoyens, leur formation politique ainsi que le renforcement de leur participation à la vie nationale et à la gestion des affaires publiques.
Ces constats soulèvent de profondes interrogations quant à la nature de la médiation partisane, aux limites de son efficacité, au degré d’engagement des partis dans l’accomplissement de leurs missions constitutionnelles, ainsi qu’à l’avenir de la confiance entre les citoyens et les institutions politiques.
Les théories de la science politique rappellent d’ailleurs que les partis ne sont pas de simples instruments de conquête du pouvoir, mais de véritables institutions de socialisation et d’encadrement politique. Ils contribuent à la formation de la conscience collective, à l’animation du débat public et à la préparation des élites appelées à gouverner. Ils jouent également un rôle d’intermédiaire entre l’État et la société, en traduisant les revendications sociales en programmes et politiques publiques. Toutefois, ces fonctions supposent une présence constante sur le terrain et une pratique politique durable dépassant largement les seules périodes électorales.
L’observateur attentif de la scène politique marocaine constatera ainsi la prédominance croissante de la logique électorale dans le comportement des partis et dans la pensée de leurs dirigeants, comme si les missions partisanes se limitaient exclusivement aux élections.
Cette tendance est particulièrement perceptible au sein de plusieurs grandes formations politiques, notamment le Parti de l’Istiqlal, le Rassemblement national des indépendants, le Parti authenticité et modernité ainsi que l’Union socialiste des forces populaires, bien qu’à des degrés variables. Leur présence apparaît fortement lors des compétitions électorales, mais tend à s’effacer durant le reste du temps politique.
Ce comportement s’explique par plusieurs facteurs, parmi lesquels la nature du système électoral, la pression des résultats, le coût élevé des campagnes, la faiblesse de l’engagement partisan — notamment chez les jeunes —, la propagation de l’analphabétisme politique, la configuration du découpage électoral ainsi que le profil des candidats investis. À cela s’ajoutent les transformations sociales et technologiques qui ont profondément modifié les modes d’interaction politique, rendant plus difficile l’adaptation des partis aux attentes des citoyens.
Il est regrettable de constater cette réalité dans le contexte de la nouvelle dynamique politique ouverte après la Constitution de 2011 et l’adoption de la loi organique relative aux partis politiques. La prédominance de la logique électorale a engendré des conséquences touchant au cœur même du processus démocratique.
Lorsque l’essence même de l’action politique se trouve altérée, la confiance envers les partis en tant qu’institutions représentatives s’érode progressivement. Le citoyen finit alors par se détourner des urnes, convaincu que la politique est devenue un espace de lutte pour les postes et les intérêts particuliers, plutôt qu’un moyen de servir l’intérêt général. Le déficit d’encadrement a également favorisé l’expansion de l’abstention politique, notamment parmi les jeunes générations, qui ne retrouvent plus dans le discours partisan une expression fidèle de leurs aspirations et de leurs attentes.
À l’approche des élections législatives de 2026, il apparaît donc indispensable d’alerter les partis politiques sur la nécessité de rétablir l’équilibre entre la compétition électorale et leur mission d’encadrement et de formation des citoyens.
Malgré les difficultés auxquelles sont confrontées la plupart des formations politiques, celles-ci disposent encore de la possibilité de retrouver leur rôle structurant à travers une révision profonde de leurs pratiques et de leur communication avec les citoyens. Cela passe notamment par l’investissement dans la formation politique, le renforcement de la démocratie interne, l’intensification de la présence sur le terrain ainsi que l’élaboration d’un discours plus proche des préoccupations citoyennes. L’espace numérique pourrait également être mobilisé comme un véritable outil de communication et d’encadrement, au lieu d’être limité aux seules campagnes électorales.
En outre, le véritable défi auquel sont confrontés les partis politiques marocains ne réside pas uniquement dans la conquête des sièges, mais dans leur capacité à retrouver leurs missions constitutionnelles en tant qu’acteurs centraux de la société, contribuant à la construction de la conscience politique et au renforcement de la participation citoyenne. L’équilibre entre compétition électorale et fonction d’encadrement ne constitue pas un choix secondaire, mais une condition essentielle à l’enracinement d’une pratique démocratique efficace et durable, à la hauteur des ambitions d’un Maroc en pleine mutation dans un contexte international marqué par l’incertitude.






