Par Saad Bouachrine : Président de l’institut International de la Gouvernance
Le PAM est arrivé en tête avec 97 sièges. Mais pour gouverner, il lui faut 198 députés. Entre les intuitions médiatiques et les calculs rigoureux, voici les scénarios qui tiennent — et ceux qui ne tiennent pas.
Ils sont arrivés en tête, mais ils ne peuvent pas gouverner seuls. Le 23 septembre 2026, le Parti authenticité et modernité (PAM) a viré en tête des législatives marocaines avec 97 sièges. Derrière lui, le Rassemblement national des indépendants (RNI) en décroche 66, le Parti de l’Istiqlal (PI) 65, et le Parti de la justice et du développement (PJD) 54. Sur les 395 sièges de la Chambre des représentants, il en faut 198 pour investir un gouvernement. Aucun parti n’y arrive seul. Le PAM lui-même, associé à son meilleur allié potentiel, plafonne à 163 sièges.
Depuis l’annonce des résultats provisoires, les scénarios fleurissent. Trois coalitions reviennent en boucle dans les analyses. Mais comment savoir lesquelles sont réellement possibles ? Comment distinguer une hypothèse plausible d’une simple intuition ? Réponse : en appliquant une méthode scientifique.
Pourquoi l’arithmétique ne suffit pas
Additionner des sièges est nécessaire, mais insuffisant. Une coalition peut être arithmétiquement viable et politiquement impossible. Exemple : le PPS (19 sièges) et le RNI (66 sièges) totalisent 85 sièges. Mais le PPS a explicitement exclu toute alliance avec le RNI, qu’il désigne comme « le plus lié aux conflits d’intérêts ». Même chose pour l’USFP (26 sièges) et le PJD (54 sièges) : l’USFP a exclu toute alliance avec le PJD pour ne pas reproduire « les scénarios de blocage du passé ».
Ces lignes rouges ne sont pas des détails. Elles éliminent des coalitions entières. Et elles ne se voient pas dans les simples additions de sièges.
D’autres biais guettent l’analyse intuitive : le biais de confirmation (on retient ce qui confirme nos préférences), le poids des déclarations médiatiques (les partis communiquent sur ce qu’ils veulent montrer), ou la confusion entre nombre de sièges et compatibilité programmatique. Deux partis proches en sièges peuvent être éloignés en programmes.
La méthode : coder, pondérer, mesurer, scorer
Pour dépasser ces limites, nous avons appliqué une méthode en quatre étapes, à partir de sources primaires : les programmes officiels des partis, analysés dans un rapport citoyen qui recense 181 engagements, et les résultats électoraux provisoires du ministère de l’Intérieur.
Première étape : coder les programmes. Nous avons retenu cinq axes : la redistribution sociale, le marché et l’entreprise, la souveraineté et le territoire, l’identité et les valeurs, la gouvernance et les institutions. Chaque parti est noté de 0 à 10 sur chaque axe, en fonction de ses engagements documentés. Le PPS, par exemple, obtient 9 sur la redistribution : c’est le seul programme à chiffrer un impôt sur la fortune, un taux marginal d’IR à 40 % et un revenu minimum. L’UC obtient 2 : son programme ne comporte aucun engagement social chiffré sur 51 pages.
Deuxième étape : pondérer les enjeux. Tous les axes ne pèsent pas pareil. La redistribution compte pour 30 %, le marché pour 25 %, la souveraineté pour 20 %, l’identité pour 15 %, la gouvernance pour 10 %. Ces poids sont ajustables, et nous avons testé leur impact.
Troisième étape : calculer les distances. Pour chaque paire de partis, nous mesurons la distance idéologique pondérée. Résultat : le PAM et l’Istiqlal sont très proches (distance de 1,5 sur 10). Le PI et le MP aussi (1,3). L’USFP et le PPS également (1,2). À l’inverse, l’USFP et le PJD sont très éloignés (4,3), ce qui confirme leur ligne rouge. Le RNI et le PJD le sont aussi (3,1).
Quatrième étape : scorer les coalitions. Pour chaque coalition possible, nous combinons trois critères : sa viabilité arithmétique (nombre de sièges par rapport au seuil de 198), son homogénéité idéologique (distance moyenne entre ses membres), et son coût de transaction (nombre de partenaires). Plus la coalition est large, plus elle est difficile à coordonner.
Les scénarios qui tiennent
Le plus probable : PAM + RNI + Istiqlal (228 sièges). C’est la reconduction du trio sortant, avec un leadership transféré du RNI au PAM. La coalition est arithmétiquement confortable (30 sièges de marge), idéologiquement homogène (distance moyenne de 1,87), et politiquement réaliste : les trois partis gouvernent ensemble depuis 2021. Une variante avec le MP (29 sièges) porterait la majorité à 257 sièges, avec une homogénéité encore meilleure (1,73) grâce à la proximité entre le PI et le MP. C’est le scénario le plus robuste : il reste en tête quelles que soient les pondérations testées.
L’alternative sans le RNI : PAM + Istiqlal + MP + USFP (217 sièges). Cette coalition exclut le RNI, ce qui satisfait le PPS sans qu’il y participe. Le PI en serait le pivot central, proche du PAM (1,5) et du MP (1,3). L’USFP apporterait une dimension sociale-démocrate. Mais la majorité serait étroite : 19 sièges de marge seulement. Et l’USFP, dans l’opposition depuis 2021, devrait accepter de revenir au gouvernement.
L’ouverture au PJD : PAM + Istiqlal + PJD (216 sièges). Solide numériquement, cette coalition rendrait au PJD une place dans la gestion gouvernementale. Mais elle est plombée par la rivalité entre le PAM et le PJD, et par leurs divergences idéologiques (distance de 2,9). L’USFP, qui exclut le PJD, ne pourrait pas en être. Une variante avec le MP porterait la majorité à 245 sièges, sans résoudre le problème de fond.
Les scénarios qui ne tiennent pas
PAM + RNI + PJD (217 sièges). Cette coalition maintiendrait le RNI au gouvernement tout en faisant entrer le PJD. Mais elle est trop hétérogène : la distance entre le RNI et le PJD est de 3,1, et les positions contradictoires exprimées durant la campagne rendent l’accord difficile. C’est le scénario le plus fragile de tous.
PAM + RNI + MP + USFP (218 sièges). Cette majorité centriste élargie élargirait l’assise territoriale et sociale du gouvernement. Mais elle est moins homogène : la distance entre le RNI et l’USFP est de 3,4. La coordination serait difficile.
PAM + RNI + Istiqlal + PPS (247 sièges). Arithmétiquement viable, cette coalition est politiquement impossible : le PPS a exclu toute alliance avec le RNI.
Ce que cela change
Le scénario le plus probable reste donc la reconduction du trio sortant, éventuellement élargi au MP. C’est ce que confirme l’analyse de Rachid Lazrak, professeur de sciences politiques et de droit constitutionnel, qui désigne cette hypothèse comme « la plus vraisemblable ». Mais notre méthode apporte une nuance : le scénario PAM + RNI + Istiqlal + MP est encore plus solide, car il offre une majorité plus confortable et une meilleure homogénéité.
L’alternative sérieuse est une coalition sans le RNI, autour du PAM, de l’Istiqlal, du MP et de l’USFP. Elle est possible, mais plus étroite et plus fragile.
Les scénarios incluant le PJD sont, eux, peu probables. Non pas à cause de l’arithmétique, mais à cause des distances idéologiques et des lignes rouges.
Les limites de l’exercice
Cette analyse a ses limites. Le codage des programmes reste une interprétation, même s’il s’appuie sur des sources primaires. Les poids des axes sont arbitraires, même si nous avons testé leur impact. Les lignes rouges peuvent évoluer : le PAM a déjà levé son veto conditionnel contre le RNI. Les résultats sont provisoires. Et le Roi, qui nomme le Chef du gouvernement selon l’article 47 de la Constitution, joue un rôle qui n’est pas modélisé.
Il reste que la méthode ne prédit pas : elle hiérarchise les probabilités, identifie les contraintes, et éclaire les choix. Elle est transparente, reproductible, et reconnaît ses limites. Les scénarios d’alliances ne sont pas des pronostics de café du commerce. Ils reposent sur des données, des méthodes, et des hypothèses qui peuvent être discutées.
Les prochaines étapes ? La validation des résultats, les consultations, les négociations. La science politique ne remplace pas la politique. Mais elle peut l’éclairer.






