Cinq ans après la présentation en 2021 du rapport fondateur de la Commission Spéciale sur le Nouveau Modèle de Développement (CSMD), insufflé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, un bilan d’étape capital vient de dresser un état des lieux sans concession. Si le Royaume a opéré une accélération spectaculaire de ses filets sociaux et de ses infrastructures industrielles, un fossé persistant se creuse entre la vision stratégique initiale et sa traduction réelle dans le quotidien des Marocains. Enquête sur une trajectoire à mi-parcours, entre réalisations chiffrées indéniables et blocages structurels profonds.
I. Une ambition de rupture : « Libérer les énergies » pour doubler la croissance
Lancé pour dessiner le Maroc de 2035, le Nouveau Modèle de Développement (NMD) est né d’un constat lucide : le modèle précédent, malgré de lourds investissements publics, atteignait ses limites structurelles. Avec une croissance atone oscillant historiquement autour de 3 % sur les deux dernières décennies, le pays ne parvenait plus à résorber le chômage de masse, à intégrer les femmes dans le tissu économique (dont le taux d’activité stagnait sous les 21 %) ou à offrir un avenir au million et demi de jeunes en situation de NEET (hors éducation, emploi ou formation).
La feuille de route de la CSMD s’était donc fixé un cap audacieux : franchir la barre des 6 % de croissance annuelle moyenne à l’horizon 2035, bâtir une économie productive et compétitive, et replacer le capital humain et la confiance institutionnelle au centre du pacte national.
II. Le grand œuvre de l’État social : Des indicateurs au vert
Cinq ans plus tard, force est de constater que le premier moteur du changement a été actionné avec une vigueur inédite : celui de la protection sociale. Les chiffres consolidés pour l’année 2025 témoignent d’une véritable bascule quantitative :
La révolution de l’AMO : L’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) couvre désormais plus de 32 millions de personnes, soit près de 88 % de la population marocaine, contre seulement 42 % avant la réforme. Le dispositif solidaire « AMO Tadamon », destiné aux familles les plus vulnérables, prend en charge à lui seul 11 millions de bénéficiaires. Toutefois, l’accès effectif reste un enjeu, le taux de couverture sanitaire active se stabilisant autour de 70 % (soit 25,6 millions de personnes en usage réel à la fin 2024).
Le soutien social direct : Déployé à la fin de l’année 2023, ce programme bénéficie en 2025 à près de 12,5 millions de personnes (environ 4 millions de ménages), protégeant notamment 5,5 millions d’enfants et 1,3 million de personnes âgées. Une enveloppe massive de 40,5 milliards de dirhams a été mobilisée pour garantir un revenu minimum de 500 dirhams par mois aux foyers modestes.
Le boom de l’investissement : Portée par la nouvelle Charte nationale de l’investissement, la Commission nationale a approuvé 381 projets majeurs représentant 581 milliards de dirhams, promettant la création de 245 000 emplois directs et indirects. Les investissements directs étrangers (IDE) ont bondi, passant de 32 milliards de dirhams en 2021 à plus de 56 milliards en 2025.
Transition verte et éducation : Le Royaume maintient sa 8e place mondiale au classement de l’Indice de Performance Climatique (CCPI) en 2025, fort d’une capacité installée en énergies renouvelables de 4,85 gigawatts. Côté éducation, le préscolaire atteint un taux de généralisation de 84 % (950 000 enfants), tandis que le modèle d’excellence des « Écoles pionnières » s’est déployé dans 2 626 établissements en 2025-2026, touchant 1,3 million d’élèves.
III. Le revers de la médaille : Croissance bridée et « dérive privée »
Cependant, l’analyse macroéconomique tempère l’enthousiasme des bilans officiels. Le premier obstacle reste le rythme de la croissance économique : plombé par des sécheresses répétées et des crises inflationnistes mondiales (l’inflation ayant culminé à 6,6 % en 2022 et 6,1 % en 2023), le PIB marocain continue de stagner entre 3 % et 4 %. Ce rythme s’avère insuffisant pour opérer le grand saut structurel vers l’emploi à forte valeur ajoutée.
Plus inquiétant encore, les évaluations mettent en lumière un effet pervers majeur : la captation privée des ressources publiques de l’État social. L’exemple de la santé est à cet égard saisissant. Alors que l’État a massivement élargi l’accès à la couverture médicale, le système de soins public n’a pas suivi la cadence. Résultat ? Près de 90 % des dépenses de soins et d’hospitalisation prises en charge par l’AMO sont captées par les cliniques et établissements privés. Ce transfert massif de capitaux vers le secteur privé laisse l’hôpital public face à ses démons : pénurie chronique de personnel, infrastructures saturées et longs délais de prise en charge, exacerbant le sentiment d’un « Maroc à deux vitesses ».
Le climat des affaires souffre également de verrous persistants. Malgré la dématérialisation de plus de 600 services administratifs, l’économie informelle reste prépondérante. De plus, le positionnement du Maroc à la 99e place mondiale de l’Indice de perception de la corruption met en exergue le décalage entre la profusion des textes législatifs et leur impact réel sur les situations de rente et de monopole.
IV. La tentation technocratique et le déficit de médiation
Sur le plan politique, les analystes tirent la sonnette d’alarme : la mise en œuvre du NMD s’est progressivement coupée de sa base démocratique. En privilégiant une gouvernance managériale, « centrée sur la prééminence des indicateurs chiffrés et des objectifs de performance », les instances d’exécution ont délaissé le débat sur la justice sociale et affaibli l’espace public de discussion.
Cette déconnexion administrative explique la résurgence des tensions sociales observées ces dernières années, illustrée par les mouvements de protestation sectoriels et les mobilisations liées à la cherté de la vie. Le manque de concertation avec les corps intermédiaires (syndicats, partis politiques, société civile) a transformé ce qui devait être un projet de société partagé en une suite de procédures bureaucratiques froides, alimentant une sourde crise de confiance.
V. Les pistes de redressement : L’urgence de la transparence
Pour que l’horizon 2035 ne devienne pas un rendez-vous manqué, cinq recommandations stratégiques s’imposent pour réorienter l’action publique :
Passer à une gouvernance de résultats : Évaluer et responsabiliser les gestionnaires publics non plus sur le simple respect pointilleux des procédures administratives, mais sur l’impact concret de leurs actions sur le niveau de vie des citoyens.
Créer une Autorité nationale indépendante d’évaluation : Instaurer une instance totalement détachée du pouvoir exécutif pour analyser objectivement l’efficacité des politiques publiques et publier ses rapports en toute transparence.
Imposer la transparence intégrale des ressources : Rendre accessibles toutes les données relatives aux marchés publics, aux aides de l’État et aux incitations financières afin de briser les monopoles et l’économie de privilèges.
Réhabiliter les corps intermédiaires : Redonner aux partis politiques, aux syndicats et à la société civile leur rôle constitutionnel de médiation sociale afin de canaliser les colères et de rebâtir la confiance institutionnelle.
Placer les PME au centre de l’économie : Réorienter une part accrue des financements et de la commande publique vers les petites et moyennes entreprises pour diversifier le tissu économique et stimuler l’innovation.
Conclusion
Le Maroc a prouvé sa capacité technique et financière à mener des chantiers d’une envergure titanesque en un temps record. Cependant, le développement ne se résume pas à des courbes d’investissements ou à des plateformes numériques. Le défi des dix prochaines années consistera à injecter de l’équité, de la transparence et du dialogue politique dans les rouages de la réforme, pour s’assurer que les fruits de la modernisation économique servent en priorité la dignité et l’égalité des chances de chaque citoyen.






