À l’heure où la Journée internationale des droits des femmes met en lumière les progrès accomplis en matière d’égalité, la situation des journalistes marocaines invite à une lecture plus nuancée de cette évolution. Si leur présence dans les médias s’est considérablement renforcée au fil des dernières années leur quotidien professionnel demeure pour certaines marqué par des tensions, des formes de violence symbolique ou numérique et des rapports de pouvoir qui fragilisent encore l’exercice serein de leur métier.
Dans l’univers médiatique contemporain la violence ne se limite plus aux menaces physiques ou aux pressions politiques traditionnelles elle s’est déplacée vers le champ numérique où les journalistes femmes deviennent fréquemment la cible de campagnes de dénigrement d’insultes sexistes ou de menaces explicites. Les réseaux sociaux qui constituent aujourd’hui un prolongement incontournable du travail journalistique se transforment ainsi en arènes d’hostilité où le genre devient une arme de disqualification.
Une étude menée par l’UNESCO en collaboration avec l’International Center for Journalists révèle à cet égard que près de 73 % des femmes journalistes à travers le monde ont été victimes de violences en ligne dans l’exercice de leur profession allant de l’intimidation verbale à la diffusion de données personnelles dans une logique de harcèlement. Le Maroc n’échappe pas à cette dynamique mondiale; de nombreuses professionnelles du secteur rapportent avoir été confrontées à des campagnes de diffamation, à des attaques coordonnées ou à des formes de cyber harcèlement visant à délégitimer leur parole et leur travail.
Mais la violence qui traverse le monde médiatique ne provient pas uniquement de l’extérieur, dans certaines rédactions des journalistes évoquent un environnement professionnel où persistent des rapports de pouvoir asymétriques une précarité contractuelle et une sous représentation des femmes dans les sphères décisionnelles.
Si la présence féminine dans les médias marocains s’est indéniablement renforcée au cours des dernières années l’accès aux postes de direction éditoriale demeure encore largement dominé par les hommes, ce qui contribue à maintenir des formes de dépendance professionnelle parfois difficiles à contester.
Dans ce contexte la question du harcèlement et du chantage au sein de certaines structures médiatiques apparaît comme l’un des angles les plus sensibles et les moins visibles du débat. Des témoignages évoquent des pressions exercées par des responsables hiérarchiques en échange d’opportunités professionnelles, de promotions ou simplement de la préservation d’un emploi déjà fragile.
Ces pratiques, rarement exposées publiquement en raison de la crainte de représailles ou d’exclusion du milieu professionnel ont néanmoins émergé dans le débat public à la faveur de certaines affaires judiciaires qui ont profondément marqué le paysage médiatique marocain.
L’une des plus retentissantes demeure celle de l’ancien directeur de publication Taoufik Bouachrine, condamné en 2019 après avoir été accusé d’abus de pouvoir et d’agressions sexuelles à l’encontre de plusieurs femmes travaillant dans son entreprise. Au delà de la dimension judiciaire de cette affaire, elle a surtout contribué à lever partiellement le voile sur des rapports de domination qui peuvent exister dans certaines rédactions.
À ces réalités internes s’ajoutent les contraintes du terrain, lors de couvertures médiatiques d’événements politiques, de manifestations ou de rassemblements sportifs, certaines journalistes rapportent être confrontées à des attitudes hostiles, à des commentaires sexistes ou à des tentatives d’intimidation visant à entraver leur travail. Les professionnelles engagées dans des investigations sensibles qu’il s’agisse de corruption de gouvernance ou de questions sociétales se retrouvent quant à elles particulièrement exposées aux campagnes de discrédit et aux pressions exercées à travers les espaces numériques. Il serait toutefois réducteur de dresser un tableau uniquement sombre du paysage médiatique marocain.
La présence des femmes dans les médias n’a cessé de progresser, et de nombreuses journalistes occupent aujourd’hui une place centrale dans la production de l’information, animant des émissions, conduisant des enquêtes d’envergure et participant activement au renouvellement du débat public. Cette progression témoigne d’une dynamique réelle de féminisation du secteur.
Cependant, cette avancée quantitative ne saurait occulter les défis structurels qui subsistent car la transformation numérique du journalisme a démultiplié les espaces d’expression, mais elle a également amplifié les mécanismes de violence symbolique et de harcèlement ciblant les femmes. Dans ce contexte, la question de la protection des journalistes et en particulier des journalistes femmes s’impose comme un enjeu central pour la crédibilité même du champ médiatique.
Au delà des célébrations annuelles et des discours consacrés à l’égalité, la réalité du terrain rappelle que la condition des journalistes femmes reste étroitement liée à la capacité du secteur médiatique à se réformer lui même.
Garantir un environnement professionnel respectueux, lutter contre les formes de harcèlement et rééquilibrer les rapports de pouvoir au sein des rédactions constituent désormais des conditions essentielles pour que la liberté de la presse s’accompagne réellement d’une égalité professionnelle, car la vitalité d’un paysage médiatique ne se mesure pas uniquement à la pluralité de ses voix mais aussi à la sécurité et à la dignité de celles et ceux qui les portent.






