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Stocks “confortables” et prix en hausse : le paradoxe du marché des carburants au Maroc

Le gouvernement évoque un stock confortable de plus de 617 000 tonnes tandis que les prix du carburant bondissent de deux dirhams : qui régule un marché dominé par neuf entreprises et protège le consommateur face au lobby des hydrocarbures ?

Le dossier des carburants au Maroc est revenu au cœur du débat public après les nouvelles hausses des prix du carburant dans les stations-service, ainsi que la manière dont elles ont été appliquées. Des consommateurs et des observateurs du secteur ont en effet signalé que certaines stations avaient modifié leurs prix avant la date habituelle d’entrée en vigueur des augmentations.

Cet épisode a ravivé la discussion sur le fonctionnement du marché des carburants dans le Royaume depuis la décision de libéralisation des prix en 2015, qui a transféré la fixation des prix du carburant de l’État vers les mécanismes du marché, les liant directement à l’évolution des prix internationaux et aux marges de distribution appliquées par les entreprises.

Selon des sources bien informées, ce qui s’est produit reflète une certaine confusion sur le marché. L’annonce des augmentations par des fédérations représentant les professionnels du secteur a laissé penser à une forme de coordination entre acteurs économiques, ce qui soulève des interrogations quant au respect de la loi marocaine n° 104.12 relative à la liberté des prix et à la concurrence, laquelle stipule que les prix doivent être déterminés selon les règles de l’offre et de la demande tout en interdisant les accords ou pratiques susceptibles de fausser la concurrence ou d’influencer la formation des prix sur le marché.

Des consommateurs ont également indiqué dimanche soir que certaines stations avaient refusé de vendre du carburant pendant plusieurs heures, invoquant des pannes techniques ou des coupures d’électricité, avant de reprendre leurs activités une fois les nouveaux prix appliqués. Pour certains observateurs, cela pourrait être le signe d’une gestion perturbée du marché lors des changements de prix.

Cependant, ces incidents ne représentent qu’une partie d’une réalité plus large du marché marocain des carburants, un marché stratégique qui affecte directement le pouvoir d’achat des citoyens et les coûts de production des entreprises. Les données officielles du Conseil de la concurrence montrent en effet que ce marché présente un niveau de concentration relativement élevé, un nombre limité de grandes entreprises dominant la majorité des activités d’importation, de stockage et de distribution.

Selon ces données, trois entreprises principales — Afriquia SMDC, Vivo Energy Maroc et TotalEnergies Marketing Maroc — contrôlent ensemble plus de la moitié du marché de la distribution de carburants au Maroc. Les neuf principales sociétés du secteur représentent quant à elles environ 84 % du marché national et contrôlent près de 72 % du réseau de stations-service du pays.

La cartographie des acteurs du secteur montre que la société Afriquia, filiale du groupe Akwa Group appartenant au chef du gouvernement Aziz Akhannouch, constitue le principal acteur du marché marocain de la distribution de carburants.

Les estimations pour l’année 2025 indiquent que le chiffre d’affaires de l’activité de distribution de carburants du groupe dépasse 30 milliards de dirhams par an, ce qui place l’entreprise en tête des distributeurs du pays. Ce fait prend également une dimension politique, compte tenu de l’identité de son propriétaire, Aziz Akhannouch, actuellement chef du gouvernement, ce qui fait que la question des carburants dépasse souvent le simple débat économique pour devenir un sujet politique soulevant des interrogations sur la régulation du marché et les limites de la concurrence dans un secteur stratégique.

Les données économiques relatives à ce secteur reflètent également son importance dans l’économie nationale. Les neuf principales entreprises de distribution ont réalisé un chiffre d’affaires d’environ 78 milliards de dirhams en 2025, tandis que les ventes totales sur le marché national ont atteint 7,3 milliards de litres de carburant, principalement répartis entre le gasoil et l’essence.

Les mêmes données montrent que les marges nettes moyennes des distributeurs s’élèvent à 0,43 dirham par litre pour le gasoil et 0,61 dirham par litre pour l’essence, ces niveaux variant selon l’évolution des prix internationaux mais constituant une partie du prix final payé par le consommateur, en plus des taxes et des coûts de transport, de stockage et de distribution.

Le débat autour du marché des carburants ne se limite toutefois pas aux prix et aux marges bénéficiaires ; il s’étend également à la question de la sécurité énergétique du pays, notamment en ce qui concerne le stock stratégique de produits pétroliers.

La législation marocaine impose aux sociétés de distribution de maintenir un stock de réserve couvrant au moins soixante jours de consommation nationale, afin d’assurer la continuité de l’approvisionnement en cas de perturbations des marchés internationaux ou des chaînes d’approvisionnement. Toutefois, les déclarations gouvernementales de ces dernières années indiquent que cet objectif n’a pas été pleinement atteint.

Le ministère de la Transition énergétique a récemment affirmé que le stock national de carburants est sûr et maîtrisé, dépassant 617 000 tonnes, avec plus d’un million de tonnes supplémentaires en cours de déchargement. Selon ces données, les stocks d’essence couvriraient environ 88 jours de consommation et ceux de gasoil 54 jours, tout en garantissant la continuité de l’approvisionnement malgré les conditions climatiques et les perturbations internationales.

Cependant, ces informations ont relancé une autre question : comment ce stock stratégique se répercute-t-il réellement sur les prix sur le marché intérieur ?

Si les autorités affirment que les stocks sont sécurisés et que l’approvisionnement est garanti, les récentes hausses de prix dépassant deux dirhams par litre ont suscité des interrogations sur la relation entre le niveau du stock annoncé et la rapidité avec laquelle les fluctuations des prix internationaux se répercutent sur le marché marocain.

En théorie, l’existence d’un stock stratégique important devrait offrir au marché une marge de temps permettant d’absorber une partie des chocs liés à la hausse des prix internationaux, notamment lorsque ces hausses sont temporaires et liées à des tensions géopolitiques ou à des perturbations passagères de l’approvisionnement.

Or, dans le cas marocain, toute variation des prix du pétrole à l’échelle mondiale semble se répercuter rapidement dans les stations-service, ce qui soulève des questions sur la gestion du stock stratégique et son influence réelle sur la stabilité des prix.

Les analystes du secteur de l’énergie expliquent en partie ce phénomène par la nature du marché depuis la libéralisation des prix en 2015 : l’État n’intervient plus dans la fixation des prix, et les tarifs pratiqués dans les stations dépendent désormais du coût d’importation et des marges appliquées par les entreprises.

Dans ce contexte, les prix peuvent augmenter rapidement dès qu’une hausse du coût futur des approvisionnements est anticipée, même si les stations disposent encore de stocks acquis à des prix plus bas.
Par ailleurs, la dépendance quasi totale du Maroc à l’importation de produits pétroliers depuis l’arrêt de la raffinerie SAMIR en 2015 a renforcé le lien entre le marché national et les fluctuations des marchés internationaux ainsi que les coûts du transport maritime et du raffinage à l’étranger.

Dans ces conditions, plusieurs experts estiment que le rôle du stock stratégique consiste surtout à garantir la continuité de l’approvisionnement et éviter les ruptures, plutôt qu’à servir d’outil direct de régulation des prix.

Néanmoins, l’écart entre le discours gouvernemental évoquant un stock confortable et la rapidité des hausses de prix dans les stations-service demeure un sujet récurrent de débat au sein de l’opinion publique et du Parlement, dans un contexte international marqué par une forte volatilité des prix de l’énergie.

Dans un tel contexte, la question ne porte plus seulement sur le volume du stock disponible, mais également sur la capacité du marché national à utiliser ce stock pour atténuer l’impact des chocs de prix sur les consommateurs.

Ce débat intervient alors que les marchés énergétiques mondiaux connaissent des tensions croissantes en raison des conflits géopolitiques dans plusieurs régions productrices de pétrole, ce qui augmente le risque de perturbations de l’approvisionnement et de flambées des prix.

Dans de telles circonstances, le niveau des stocks stratégiques devient l’un des indicateurs essentiels de la capacité d’un État à protéger son économie contre les fortes fluctuations des marchés mondiaux.

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