Dans un exploit médiatique inédit, certains médias algériens sont parvenus à accomplir ce que la géographie, l’histoire et même l’ingénierie n’ont jamais osé tenter : déplacer un gigantesque barrage américain du nord de la Californie vers l’Algérie, sous la formule du « copier-coller ».
Le barrage de Shasta, solidement ancré depuis des décennies dans son site d’origine, irriguant les terres californiennes, objet d’études universitaires aux États-Unis et dûment documenté par les institutions fédérales américaines, s’est réveillé un beau matin pour se découvrir soudainement… algérien à part entière, investi de nobles missions telles que la « protection contre les inondations » et la « dynamisation touristique ». Ainsi, en toute simplicité, un projet américain parfaitement identifié s’est mué en réalisation nationale importée, sans que personne ne prenne la peine de se poser une question élémentaire : où se situe réellement ce barrage ?
Il semble que certaines salles de rédaction en Algérie aient décidé que la géographie relevait désormais du détail superflu, que les cartes pouvaient être retouchées à l’image des photographies, et que, lorsque les projets font défaut, il suffit d’importer des réalisations prêtes à l’emploi au format JPEG. À défaut de bâtir des barrages en béton, on les érige à coups de titres accrocheurs ; à défaut d’exploits, on en emprunte les images.
Il ne s’agit plus d’une simple erreur professionnelle pouvant être imputée à la précipitation ou à un défaut de vérification, mais bien d’une nouvelle ligne éditoriale : la redistribution des monuments mondiaux selon les besoins. Hier, un patrimoine marocain ; aujourd’hui, un barrage américain. Rien n’empêcherait demain que le mont Everest soit présenté comme le plus haut sommet algérien, ou que la Grande Muraille de Chine devienne un projet maghrébin solidaire.
Dans cette forme de journalisme, nul besoin de correspondants ni de sources : Google suffit, pourvu que l’image soit attrayante et que le récit paraisse cohérent, même si les barrages eux-mêmes refusent ce travestissement et s’obstinent à demeurer là où ils ont toujours été.
Le vol d’un barrage n’est pas une simple bévue teintée d’humour, mais l’aveu explicite d’une faillite de l’imaginaire journalistique, où la persuasion ne repose plus sur les faits mais sur l’illusion visuelle. Lorsque les mots échouent, on emprunte des images ; et lorsque les réalisations font défaut, on les importe.






