Sous un ciel de plomb et des précipitations d’une intensité historique, la ville de Ksar El Kébir retient son souffle. Entre gestion de crise millimétrée et spectre d’une catastrophe naturelle, la province de Larache vit des heures décisives. Le barrage Oued El Makhazine, véritable géant hydraulique, est au cœur de toutes les attentions.
L’urgence du 3 février : Un exode préventif
Le mardi 3 février 2026 marquera un tournant dans la gestion des risques climatiques au Maroc. Face à une montée des eaux jugée critique, les autorités locales ont ordonné l’évacuation immédiate des zones les plus exposées.
Dès la tombée de la nuit, un ballet de dizaines de bus a été mobilisé pour transférer les habitants vers des centres d’accueil à Tanger, M’diq et Fnideq. À ce jour, plus de 55 000 personnes ont été déplacées dans la province. Ksar El Kébir, d’ordinaire bouillonnante avec ses 120 000 résidents, a pris des airs de ville fantôme dans ses quartiers bas, désormais désertés et privés d’électricité et d’eau potable pour des raisons de sécurité.
Le barrage Oued El Makhazine sous haute surveillance
Le scénario redouté n’est pas celui d’une défaillance structurelle, mais celui d’une saturation hydraulique. Le barrage, dont la capacité avoisine les 945 millions de mètres cubes, subit une pression exceptionnelle.
« L’indicateur d’alerte se rapproche de son pic », expliquent les experts.
La combinaison de pluies torrentielles et d’une forte houle maritime bloque l’écoulement naturel de l’Oued Loukkos vers l’Atlantique. Pour éviter une rupture catastrophique, les gestionnaires ont entamé un délestage progressif. L’enjeu est de taille : lâcher suffisamment d’eau pour soulager l’ouvrage sans provoquer une onde de submersion dévastatrice pour la plaine du Loukkos.
Le spectre de Derna : Un rappel à la vigilance
La mémoire collective est encore marquée par le drame libyen de septembre 2023. Si la comparaison technique reste limitée — le barrage Oued El Makhazine étant 30 fois plus volumineux que celui de Derna — elle souligne l’ampleur du risque systémique. Une rupture totale libérerait une masse d’eau capable d’effacer des communes entières de la carte en quelques minutes.
C’est précisément pour éviter ce « choix cornélien » entre la structure et la population que l’anticipation a été le maître-mot. Contrairement au précédent libyen, la mobilisation marocaine est totale :
Forces Armées Royales (FAR) et Protection Civile déployées sur le terrain.
DGSN mobilisant des unités mobiles pour l’approvisionnement des sinistrés.
Surveillance technique en temps réel des débits entrants et sortants.
Vers un cas d’école de gestion de crise
Malgré la gravité de la situation, le calme et la discipline de la population facilitent l’action des secours. La solidarité nationale s’organise déjà pour soutenir les familles déplacées.
Bien que les jours à venir restent critiques en raison des prévisions météorologiques, la réaction précoce du Royaume démontre une maturité certaine dans la gestion des catastrophes liées au dérèglement climatique. Pour Ksar El Kébir, la bataille contre les éléments continue, mais le pire a, jusqu’ici, été évité grâce à une barrière infranchissable : l’anticipation.






