Par Pr. Dr-Eng. Ahmed BOUTAMO, PhD — Auteur
Le projet de loi n°59.24 relatif à l’enseignement supérieur, à la recherche scientifique et à l’innovation est en train de devenir le texte-charnière de la décennie universitaire. Le ministre Azzedine El Midaoui l’a présenté comme une rupture avec un cadre juridique âgé d’environ vingt-cinq ans (la loi 01.00), et comme un levier pour aligner l’université sur l’horizon 2030. 
À ce stade, le débat n’est pas seulement “technique”. Il touche une question très politique : quelle université voulons-nous ? Une université administrée par l’État avec des marges limitées, ou une université dotée d’une autonomie réelle, mais tenue à une “autonomie responsable” c’est-à-dire mesurée, contractualisée, évaluée ? 
1) Ce que 59.24 cherche à faire : autonomie, performance, employabilité
Dans sa présentation à la Chambre des conseillers, le projet est décrit comme structuré en 11 chapitres et 113 articles, avec un cœur doctrinal clair : sortir d’une gestion jugée trop rigide, et installer une université plus flexible, plus performante et plus connectée à son environnement socio-économique. 
Sur le volet formation, l’exécutif met en avant une approche “étudiant au centre” : compétences transversales, langues étrangères, intégration accrue du numérique. La plateforme E-Logha-Sup est citée comme symbole de cette orientation vers l’ouverture internationale et la modernisation. 
Dit autrement : 59.24 veut rapprocher davantage le diplôme du marché du travail, sans réduire l’université à une simple “fabrique” de compétences. C’est l’équilibre le plus difficile : être utile à l’économie, tout en restant un lieu de savoir, de méthode, d’esprit critique et de recherche.
2) Le pilier recherche : la “souveraineté” par la science
Autre axe central : une recherche davantage alignée sur des priorités stratégiques nationales (eau, énergie, santé, etc.), avec l’idée de structurer des pôles d’excellence et de transformer les laboratoires en catalyseurs d’innovation. 
L’intention est forte : dans un monde de compétition technologique, la souveraineté passe par la capacité à produire, attirer, retenir et financer des compétences et des résultats scientifiques.
3) Là où la tension monte : gouvernance, représentation, et “qui décide ?”
Toute réforme universitaire se joue sur un point : la gouvernance.
Le projet assume une ouverture de la gouvernance à davantage d’acteurs économiques et sociaux (logique de partenariat), ce que le ministre présente comme indispensable pour sortir l’université de l’isolement. 
Mais c’est précisément ici que les craintes se cristallisent : une partie des acteurs redoute que l’ouverture se transforme en dilution de la représentation académique, ou en recentralisation déguisée. On l’a vu lors de l’adoption en commission à la Chambre des représentants, où des réserves de l’opposition ont été explicitement mentionnées dans la presse. 
La ligne rouge, dans n’importe quel pays, est la suivante :
l’université peut coopérer avec l’économie, mais ne doit pas être gouvernée comme une entreprise. Le “board” et les mécanismes de pilotage doivent servir l’intérêt académique, pas l’inverse.
4) Financement et privé : moderniser sans “privatiser”
Le texte assume des mécanismes de régulation du privé, avec une logique de contrôle périodique : un exemple médiatisé concerne l’idée d’évaluer certains établissements privés à intervalle régulier (mention d’une évaluation tous les quatre ans dans le débat public autour de l’article 21). 
Le gouvernement martèle également un point sensible : la gratuité de l’enseignement supérieur public demeure un principe intangible, tout en évoquant une meilleure gouvernance des cités universitaires et un meilleur ciblage des bourses. 
Pour que cela tienne, il faut une condition : des garde-fous écrits et applicables, pas seulement des intentions. Sinon, la diversification des ressources et les partenariats seront perçus, à tort ou à raison, comme une “privatisation par les tuyaux”.
5) Ce que la réforme doit garantir pour réussir
Si 59.24 doit devenir une refondation et non un épisode de crispation, trois garanties sont, à mon sens, non-négociables :
1. Gouvernance équilibrée et transparente
Représentation réelle des enseignants-chercheurs et des étudiants ; règles claires de nomination ; prévention des conflits d’intérêts.
2. Bouclier social universitaire
La gratuité n’a de sens que si l’accès réel est protégé : bourses, logement, restauration, transport, territorialité.
3. Assurance qualité crédible, symétrique et régulière
Même exigence pour public, privé, et offre numérique et sanctions applicables quand la qualité n’est pas au rendez-vous. 
Conclusion : une réforme possible, à condition de “sécuriser” la confiance
Le Maroc a besoin d’une université plus forte et d’une recherche plus utile mais l’expérience internationale le rappelle : une réforme universitaire ne se gagne pas seulement avec un texte, elle se gagne avec un contrat de confiance.
Le projet de loi 59.24 peut être un tournant historique si, dans sa version finale et ses textes d’application, il protège trois choses : la qualité, l’équité, et l’autonomie académique. Sans cela, la réforme sera juridiquement votée, mais politiquement contestée donc difficilement applicable.






